Le drame de Kerflaca
L’histoire d’Auguste Pichouron
Première arrestation :
La première arrestation de Pichouron Auguste eut lieu le 03 avril 1943 à la suite d’un incident qui s’était produit chez lui à la ferme de Kerflaca. Deux réfractaires au service du travail obligatoire se trouvaient dans la maison au moment où deux gendarmes faisaient une inspection; ils demandèrent leurs papiers aux jeunes qui étaient attablés.
Ils se levèrent de table, mais au moment de franchir la porte, l’un des deux jeunes sortit un revolver et tira pour tenter de se sauver; les deux gendarmes lui sautèrent dessus pour le maintenir, pendant ce temps, l’autre était parvenu à s’échapper, et les gendarmes partirent en trainant avec eux le malheureux.
» Qu’allons-nous faire maintenant ? » demanda Auguste à son frère, Auguste était très démoralisé et pensait sans cesse à sa femme et ses enfants, alors au lieu de se cacher il préféra se rendre à la gendarmerie de Tréguier le 05 avril 1943. Il fut libéré un mois et demi plus tard à Lannion par le juge Besnard.
Auguste Pichouron à New-York dans les année 1920
Deuxième arrestation :
08 août 1943, arrestation de Pichouron Auguste par la S.P.A.C (Service de police anticommuniste)
Extrait de « Mémoires d’un Partisan Breton » de Pichouron Louis
La rafle avait commencé par la ferme des Kerflaca, à Plouguiel. Mon frère, qui faisait la sieste au bout de son tas de paille, fut réveillé par les aboiements continus de son chien ; il se leva et alla voir ce qui se passait ; en arrivant dans la cour, il fut immédiatement entouré par quatre ou cinq civils.
– C’est vous Auguste Pichouron, hein ? Cette fois-ci vous ne nous échapperez pas.
Sa femme, qui était sortie de la maison, regardait avec terreur son mari entouré de ces individus menaçants.
– Allez, tout le monde dans la maison, hurlèrent-ils.
Ils poussèrent devant eux mon frère et sa femme, et là, devant sa femme et ses enfants en larmes, il fut injurié et frappé au visage par ces monstres. La chemise déchirée, la figure ensanglantée, il redressa la tête et de ses bons yeux gris jeta un regard d’adieu à sa femme et ses enfants. Entouré des miliciens qui continuaient à hurler et à le bousculer, mon frère se dirigea vers la sortie, arrosant de son sang généreux de patriote le parquet du vieux manoir.
Arrivés dans la cour, les miliciens le poussèrent devant eux dans une grande voiture qui démarra aussitôt.
La ferme de Kerflaca au moment de l’arrêstation d’Auguste Pichouron
Prison de Saint-Brieuc :
En arrivant au commissariat, on le mit dans une pièce avec d’autres détenus, environ une trentaine. Les femmes quant à elles se trouvaient dans une salle voisine. Lorsque le jour arriva, vers neuf heures, le commissaire arrivait avec ses inspecteurs : le commissaire Larrieux et celui qu’on appelait le Marquis. C’est à ce moment-là que commencèrent les interrogatoires. Certains d’entre eux savaient qui les avaient trahis, quelques jours après leur arrivée, des détenus l’ont aperçu dans la cour de l’immeuble de la rue Jouallan ; en sortant de sa voiture son béret est tombé, les détenus l’ont formellement reconnu. Auguste resta rue Jouallan jusqu’au 12 Septembre 1943. Le 12 septembre, assez tôt dans la matinée, des camions allemands sont venus prendre livraison des détenus. Ils furent menottés par deux, tous les hommes furent brutalement poussés dans les camions qui les amenèrent à la gare de ST Brieuc. A la gare, ils furent embarqués dans un wagon à bestiaux. Le train les amena à Rennes et le trajet fut long parce que les voies étaient sans doute encombrées. En fin de journée, ils arrivèrent à la gare de Rennes où, là aussi, des camions les attendaient pour les amener jusqu’à la prison Jacques Cartier.
Prison de Rennes :
A Rennes, la prison où les détenus venaient d’être amenés, l’établissement était assez moderne avec une multitude de cellules individuelles. Elle était gérée par les troupes d’occupations et surchargée du fait de l’arrestation de très nombreux patriotes. Les détenus étaient très à l’étroit, à quatre dans une cellule pour une personne. Il n’y avait qu’un lit attaché au mur. Pour leur toilette, c’était chacun leur tour, il n’y avait qu’un lavabo. Auguste et ses camarades restèrent néanmoins sept mois et demi (du 12.09.43 au 31.03.44) à Rennes, n’ayant pas le droit de correspondre avec l’extérieur ni de recevoir des nouvelles de leurs familles. Le 31 mars 1944, après le petit déjeuner, le gardien allemand est venu dire aux détenus de rassembler leurs affaires et qu’il allait revenir les chercher parce qu’ils allaient partir ailleurs. Les gardiens les ont emmenés au rez-de-chaussée de la prison où Auguste retrouva plusieurs de ses camarades de la rue Jouallan de Saint-Brieuc. Ayant quitté Rennes le 31 mars 1944, leur convoi est arrivé à Compiègne le même jour dans la soirée, après avoir contourné Paris.
Camp de Royalieu à Compiègne :
Dès le lendemain de leur arrivée, le 1er avril, Auguste et ses camarades se sont mêlés à la population du camp et ils eurent la surprise de trouver là leurs anciens camarades d’incarcération de la rue Jouallan à Saint-Brieuc qui, au mois d’octobre 1943, de la prison Jacques Cartier à Rennes furent transférés à la prison d’Angoulême. Les camarades des Côtes-du-Nord, arrêtés par la SPAC, en août 1943, se retrouvaient ainsi réuni, à l’exception de 8 camarades. Le 26 avril, dans la soirée, un grand nombre des résidents du camp. Plus de 1500 furent rassemblés dans un lieu à l’écart et ils furent prévenus le lendemain matin qu’ils seraient conduits à la gare de Compiègne et qu’ils partiraient pour un autre lieu. La destination prévue ne leurs fut pas indiquée. Le 26 avril, il leur fut distribué la ration alimentaire pour le voyage qu’ils devaient faire les jours suivants. Le 27 avril, il faisait à peine jour lorsqu’on les rassembla sur les quais de la gare sans ménagement. C’est par cent qu’ils furent parqués dans chaque wagon à bestiaux et les voilà partis pour l’enfer concentrationnaire. Ils étaient 35 des Côtes-du-Nord à faire partie de ce convoi qui allait les conduire à Auschwitz.
Convoi du 27 avril 1944 direction Auschwitz et Buchenwald :
Parti de Compiègne dans la matinée du 27 avril 1944, à cent par wagon à bestiaux, c’est le troisième convoi de non-juifs qui, directement, est allé à Auschwitz. Il y arriva le 30 avril au soir. 1655 détenus sont immatriculés, des numéros « 184936 » à « 186590 ». Il faut quatre jours et trois nuits de voyage dans des wagons à bestiaux pour arriver le 30 avril, en fin d’après-midi, à la gare d’Auschwitz-marchandise. La première journée, de Soissons à Charleville-Mézières, les villes se succédaient en direction du nord-est, alors que la matinée de la seconde journée marquait une descente vers le sud-est, jusqu’à Metz, suivie l’après-midi d’une remontée nord/nord-est qui faisait pénétrer le convoi en Allemagne, par Trèves. Les troisième et quatrième jours, l’itinéraire s’incurvait à travers l’Allemagne : Giessen, Weimar, Dresde, puis le train filait à toute vapeur vers la Pologne. Les déportés sont d’abord parqués dans deux baraques du camp Canada de Birkenau, sur la terre nue, tout près du complexe chambre à gaz-crématoire IV. Après le tatouage (sur l’avant-bras gauche) et le passage à la désinfection, ils sont transférés au camp BIIb au bout de quelques jours. Le vendredi 12 mai, un train est formé près de la porte principale du camp. Il emmène 1561 de ces déportés, à 60 par wagon, vers le KL Buchenwald où il arrive le 14 mai au matin. Sur les 94 malades restés à Auschwitz-Birkenau, 17 rejoignent Buchenwald quelques jours après et 12 autres y sont transférés le 1er octobre 1944. Au moins 43 des 65 personnes restées à Auschwitz ne rentrent pas de déportation ; 19 décèdent en mai 1944. A leur arrivée au KL Buchenwald, après un nouveau passage obligé à la désinfection et l’attribution de matricules (de 52401 à 54019), les déportés sont entassés, pour la plupart, au block 57 du petit camp. Le 24 mai, 1 000 d’entre eux partent au KL Flossenbürg où ils sont à nouveau immatriculés de 9312 à 10311, puis répartis dans divers Kommandos. Arrivé à Flossenbürg le 25 mai 1944.
Source : Paul Le Goupil
Flossenbürg :
À Altenhammer, une localité à deux kilomètres de Flossenbürg, dont elle fait aujourd’hui partie, se trouvaient tout comme à Flossenbürg plusieurs entreprises de granit. L’une d’elles, l’usine Ernst Stich s’adressa en janvier 1942, personnellement et par courrier à la Kommandantur du camp de concentration de Flossenbürg pour demander « de mettre à sa disposition à Altenhammer au printemps 1942 un kommando de travail de déportés pour la construction d’un camp de prisonniers de guerre soviétiques Ce n’est que deux ans et demi plus tard que s’ouvrit à Altenhammer un camp extérieur de Flossenbürg.
Fin 1944 début 1945 plusieurs centaines de déportés furent hébergés dans les salles de l’usine utilisées par Messerschmitt. Le kommando Stich, avec environ 60 déportés était logé dans une salle de l’usine de granit, propriété de Stich, qui avait dû la louer à Messerschmitt. Le kommando Ambos, avec environ 500 déportés, était logé dans une construction à toit bas en granit d’imposante dimension (60 mètres de long, 20 de large et 11 de hauteur). Les déportés devaient travailler dans les mêmes bâtiments, d’abord en équipe de jour, mais à partir de février aussi en équipe de nuit.
Parcours de déportation de Auguste Pichouron
Document source du parcours de déportation de Auguste Pichouron
Les kommandos, comme plus tard le camp extérieur, furent surveillés par des soldats de la Luftwaffe adjoints à la SS. Les sévices infligés par le chef de kommando Heerde ou le kapo Edmund Wissmann entraînaient la mort. Aussi bien Heerde que Wissmann, qui faisait office de secrétaire du kommando, auraient frappé les déportés à mains nues ou avec un tuyau de caoutchouc au moindre délit, très souvent sur la base de dénonciations faites par des employés civils. On aurait transporté au camp central les blessés graves et les morts avec le camion qui apportait la nourriture de Flossenbürg.
D’après les témoignages de déportés, le typhus se propagea à Altenhammer au printemps 1945, en raison des conditions d’hygiène catastrophique. Par exemple, le linge ne fut pas changé pendant plus de 6 semaines, si bien que les vêtements étaient infestés de poux. En janvier et février, on transporta les déportés, par groupes, le dimanche, prendre une douche, à Flossenbürg, où ils pouvaient, le cas échéant, retirer des bons pour la cantine. Le commandant en chef de la Luftwaffe aurait fait cesser ces mesures à cause du temps de travail perdu. En peu de semaines, beaucoup de déportés moururent du typhus (d’après certaines informations jusqu’à 200) ; pour Altenhammer 45 décès sont mentionnés dans les registres, les déportés avaient le matin, 150 grammes de pain, le déjeuner était pris sur les lieux de travail, et, le soir les hommes avaient une tartine de pain et un peu de saucisse. C’était le camp central qui envoyait les repas.
Vers la fin de la guerre, comme le camp central de Flossenbürg était surchargé à cause de l’arrivée incessante de convois qui évacuaient les autres camps, des groupes de 30 à 40 déportés furent envoyés plusieurs fois à Altenhammer, ce qui correspondait à une condamnation à mort, vu les conditions de vie. Le 16 avril, le camp extérieur d’Altenhammer fut dissous ; les déportés furent renvoyés dans le camp central, et allèrent immédiatement dans les blocks de quarantaine. Manifestement, les déportés allemands restèrent pour la plupart dans le camp abandonné, qui fut délivré le 23 avril 1945 par les troupes américaines.
Source : Association des déportés et familles de disparus du camp de concentration de Flossenbürg & Kommandos
La République Française marque sa reconnaissance vis à vis de l’engagement résistant de Auguste Pichouron
Inauguration de la stèle en l’honneur d’Auguste Pichouron à Kerflaca le 08 mai 2015
