La tragédie de Kergoulas
La tragédie de Kergoulas du 4 août 1944, entre horreur et absurdité (contexte)
La tragédie de Kergoulas témoigne des tensions extrêmes qui règnent dans un Trégor maritime qui se libère de l’occupant au début du mois d’août 1944. Mais pour vraiment évoquer au mieux les faits concernant la mort inutile et tragique d’Isaac Toulouzan, il est nécessaire d’en donner un rapide contexte.
Lisons ensemble quelques extraits de « L’affaire du sémaphore de Créac’h Maout, 5,6,7 août 1944. » de l’historien armoricain, Paul Berthou :
p.7 et 8 : « Depuis le 6 juin 1944, date du débarquement en Normandie, cette région avait été en fait peu touchée par les opérations militaires en cours(…) De nombreux passages alliés, souvent de grandes formations de bombardiers allant ou revenant de missions, des groupes d’avions d’assaut, notamment les fameux Lockheed Lighting, très remarquables par leur double fuselage, rappelaient l’intensité de la guerre aérienne. Quelques mouvements de troupes allemandes (…) des mesures contraignantes prises par les autorités allemandes, comme l’interdiction de circuler à bicyclette, l’obligation de remettre les postes radio, celle aussi pour les officiers de réserve ou anciens officiers d’active de quitter les zones côtières, marquaient un durcissement de la situation générale. À ces mesures contraignantes venaient s’ajouter l’appauvrissement du ravitaillement, la disparition plus ou moins complète du courrier, le manque de nouvelles précises. L’électricité étant souvent coupée ou distribuée à de très faible intensité, ne permettait pas une bonne écoute de la radio anglaise. »
p.9 : « Et l’on doit, pour comprendre la situation de ces journées décisives, décrire le chemin suivi par les unités américaines de la Troisième Armée US, celle du général Patton. Après avoir réussi la percée à Avranches, le gros des unités blindés et des divisions d’infanterie fonça vers Rennes, puis en direction de Brest qui sera atteinte le 14 août 1944. Dès la percée, Patton met en place un groupe d’unités appelé « Task Force A », dont le commandement revient au brigadier général Herbert L. Earnest. Cette force opérationnelle était chargée de s’emparer des ponts routiers et ferroviaires de la Bretagne Nord et aussi de la liquidation des nids de résistance allemands. »
p.10 : « La Task Force A passera Dinan, Evran, Broons puis Moncontour pour atteindre Saint-Brieuc le 6 août(…) de là, la TFA poursuivra sa route vers Guingamp, puis Morlaix le 7 août. (…) En fait, il ne restait aux troupes allemandes qu’une partie du littoral nord, de la pointe de Fréhel au Trégor maritime en passant le secteur de Paimpol. »
p.14 : « Les unités de la Wehrmacht sur ce littoral nord de la Bretagne étaient composées de soldats allemands et de volontaires russes, des Géorgiens, des Ukrainiens et des Russes blancs. »
Rajoutons, après Paul Berthou que cet ensemble assez hétéroclite n’était pas forcément l’élite de l’armée d’occupation, mais elle aura rempli sa mission de surveillance et de contrôle de la population locale jusqu’au début de l’été 1944. Ensuite, du fait vraisemblablement de sa composition, elle se désagrégera assez vite.
La ville de Lannion et les communes côtières sont libérées le 4 août 1944 grâce à l’action des résistants locaux dirigés par Corentin André, alias Capitaine Maurice.
On l’a bien compris, les occupants en manque d’ordres clairs, d’informations solides sont extrêmement tendus. La percée éclair des troupes de Patton qui traversent la Bretagne en une poignée de jours laisse ce Trégor maritime isolé des autres forces occupantes. Alors, certains soldats désertent, d’autres, comme à Créac’h Maout boivent avec excès afin d’oublier la situation qui est la leur.
En face d’eux, les groupes de résistants en manque chronique d’armes cherchent à profiter de toutes les aubaines qui se présentent à eux comme cette réserve d’armes à la ferme Le Brun à Penvenan d’où plusieurs soldats russes vont déserter en libérant des résistants et en tentant de dérober des armes !
Isaac Toulouzan
Première plaque commémorative posée dans les mois qui suivent la libération.
Seconde plaque commémorative posée par Yvon LE VAOU accompagné par une classe de troisième du Collège Ernest Renan de Tréguier.
L’ancien café Tréveur qui définissait l’angle de Kergoulas.
Enquête sur cette tragique journée du 4 août 1944 à Kergoulas
Cette histoire tragique débute dans la commune voisine de Penvenan, plus exactement dans la ferme Le Brun. Cette ferme servait de dépôt d’armes et éventuellement de lieu de détention provisoire aux soldats d’occupation. Mais, parmi les occupants, des soldats de la légion russe Vlassov organisent leur fuite afin de rejoindre la Résistance. Ils partent avec des armes, des munitions chargées sur une charrette conduite par son propriétaire, Auguste Le Merrer de Camlez et avec plusieurs prisonniers condamnés à mort, dont Louis Toulousan, pompier à Brest et arrêté lors d’une rafle.
Cette équipée, dirigée par un sergent Grégory prend la direction de Plouguiel et arrive à Kerflaca. Malheureusement pour eux, ils sont pris en chasse par des soldats restés fidèles aux nazis, des coups de feu éclatent. La panique fait se séparer le groupe de pourchassés, certains prennent la direction du bois du Bilo en longeant les champs au mieux, courbés afin de profiter des hautes fougères pour se cacher. D’autres se sont joints aux moissonneurs, alors que Louis Toulousan prend la direction de Keralio.
Plusieurs des poursuivants à bicyclette arrivent au café Tréveur qui fait l’angle à Kergoulas. Ils abattent le cheval attaché à un anneau et entrent dans le café dont ils détruisent l’intérieur, brutalisent le propriétaire qui tentait de s’échapper.
Par sa course, Louis entraîne une partie des soldats dans la mauvaise direction et sauve certainement ses camarades d’infortune qui rejoindront le bois du Bilo, aidés par un Plouguiellois, M. Kerleau, où des résistants les attendent.
Par un malheureux hasard, Isaac Toulousan, frère de Louis, qui travaille dans le champ proche du café est attiré par les coups de feu. Il se dirige alors vers l’entrée de la cour de la maison. Il ne sent pas dans son dos la présence d’un soldat russe resté fidèle aux occupants. Celui-ci l’abat mortellement.
Isaac, ancien prisonnier de guerre, meurt à trente-cinq ans lors d’un de ces faits violents qui émaillèrent la débâcle de l’occupant allemand.
D’autres poursuivants interceptent une charrette et y chargent les caisses de munitions et font route vers la ferme Le Brun.
Quelques jours plus tard, lors de la libération de Tréguier, l’assassin d’Isaac sera exécuté, possiblement fusillé, par des soldats américains.
Cette enquête a été possible grâce au précieux témoignage de Jean-Baptiste Gouriou, témoin de cet assassinat. Jean-Yves L’Horcet, puis Yvon Le Vaou ont poursuivi cette enquête au mieux des informations, surtout orales, collectées. Nicole Chouteau apporta également sa pierre à cet édifice, alors que Julien Toulousan, frère de Louis et d’Isaac, y contribua également.
Cérémonie commémorative avec l’installation d’une nouvelle plaque témoignant du drame de Kergoulas en présence des élus de la municipalité de Plouguiel, des élèves du collège Ernest Renan de Tréguier et d’Yvon le Vaou, l’historien de la commune, samedi 7 juin 2014.
