La chapelle de Kelomad
Enquête sur la chapelle de Kelomad
L’une des chapelles de la paroisse :
Quand construit-on des chapelles ? Et dans quel but ? :
Le grand historien Georges Duby, dans un de ses ouvrages majeurs, « L’an Mil », cite une de ses sources historiques, les travaux de Raoul Glaber, religieux du début du 11éme siècle : « C’était comme si le monde entier se libérait, rejetant le poids du passé et se revêtant d’un blanc manteau d’églises. »
La Bretagne et le Trégor, d’alors, n’échappent pas à cet élan religieux et les oratoires, les calvaires, les églises et les chapelles sont partout présents et principalement, le long des voies de transport.
Après avoir été en danger avec la chute de l’Empire Romain alors chrétien à la fin du 5ème siècle, le christianisme revient en force quelques siècles plus tard avec la protection des dirigeants francs et leurs successeurs.
Et, quand on est un puissant seigneur, on montre sa foi en construisant sur ses terres, ou dans son manoir ou dans son château sa chapelle privative (Sainte-Anne de Keralio, Saint Laurent, Lizildry). On finance également la création de vitraux pour l’église de la paroisse, ou la construction de calvaire à la croisée d’un chemin.
L’origine de la chapelle de Kelomad est différente :
Ici, on a plutôt une chapelle « commémorative », liée à un fait de guerre très particulier où la population locale a remporté une victoire inattendue contre des troupes anglaises d’occupation. Nos seules sources sont toponymiques et d’une écriture tardive avec un registre paroissial daté de 1820.
La Guerre de succession de Bretagne, qui dura de 1341 à 1364, a lieu durant la Guerre de Cent ans. Le duc, Jean III meurt sans descendance directe. Sa nièce, Jeanne de Penthièvre, mariée à Charles de Blois, s’oppose à Jean de Montfort, demi-frère du duc, marié à Jeanne de Flandres. Après la victoire des troupes de Montfort, alliés des anglais, à Auray en 1364, le traité de Guérande est signé, Jean de Montfort devient Jean IV, duc de Bretagne.
La date de cette fameuse bataille est incertaine, mais elle tourne autour de 1347. En effet, à cette date, le pays de Tréguier est sous la domination militaire des Anglais. Ceux-ci, de la forteresse de la Roche-Derrien pillaient et rançonnaient la région. L’église de Plouguiel fut détruite pour ne pas servir de refuge.
Grâce à la toponymie, nous pouvons localiser le lieu de ce combat à « Ar Goas Woad » que l’on peut traduire par douet ou lavoir de sang. Cela nous situe entre le giratoire de Groas Brabant, le bourg de Penvenan et notre chapelle Kelomad.
Cette bataille est pour le moins originale par la composition de la troupe trégoroise dirigée par un seigneur local, Jean de Keralio. Celui-ci, faute de soldats, a organisé autour de lui des volontaires qui habituellement travaillent (laboratores). Et, face à une troupe de soldats anglais expérimentés, cet ensemble hétéroclite mais bien dirigé remporte une improbable victoire sanglante, puisque aucun anglais ne survécu à ce combat.
La mémoire collective retient qu’un seigneur, Geoffroy de Sclisson, arrivé avec sa troupe un peu plus tard, fit le vœu de commémorer cette victoire, cette bonne nouvelle, forcément voulue par Dieu, par l’édification d’une chapelle.
Ce sera fait après la guerre, la chapelle Kelomad sortira de terre au début du 15ème siècle.
Un calvaire est rajouté à cette chapelle en 1623, avec une descente de croix remarquable. Son financeur a laissé son blason, mais celui-ci est aujourd’hui illisible. On peut quand-même lire « Françoys Héry gouverneur de cette chapelle a faict faire ce… en l’honneur de Dieu, de notre dame… ». C’est le troisième élément de ce placître avec la fontaine. Au 17ème siècle, la multiplication des calvaires correspond à une volonté de christianisation profonde d’une population bretonne qui n’a pas vraiment rompu avec ses anciennes croyances celtiques (source, menhir, fêtes solaires…).
Blason du Marquis de Rosambeau au dessus du vitrail sud.
Kelomad, une miraculée du temps qui passe :
De la première chapelle édifiée au début du 15ème siècle il ne nous reste pas grand-chose, si ce n’est des moellons de pierre réemployés.
En 1729, le Marquis de Rosambeau, seigneur de la chapelle, finance une importante restauration de la chapelle. Il y fait sculpter son blason au-dessus du vitrail au sud.
En 1905, l’inventaire du patrimoine qui accompagne la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat décrit Kelomad dans un piteux état.
Mais en 1913, elle est rachetée par un monsieur Rougon de Tréguier qui, avec l’aide également de dons, la réhabilitera complètement. D’ailleurs, le 7 septembre 1913, une foule nombreuse vient pour la bénédiction de cette chapelle à nouveau pimpante. Le registre paroissial de l’époque décrit des jeux sportifs et d’autres animations à côté du moment religieux. Et avec la présence du grand poète breton, Théodore Botrel qui sur le haut des marches du calvaire va déclamer son poème dédié à cette fameuse bataille.
Soixante dix années sont passées et de nouveaux mécènes s’organisent autour de sa nouvelle restauration avec « l’Association pour la sauvegarde des chapelles ». De gros travaux de toitures sont entrepris. Le mur d’enceinte est refait et la cloche est remise en place en 1990. Depuis, cette association veille à son entretien bien aidée par la municipalité.
Quelques commentaires sur son mobilier :
Notre Dame de l’Apocalypse (Saint Jean) : après avoir été mise en lieu sur dans la chapelle Saint-Laurent, elle revient en 1913 lors de la restauration de la chapelle. Elle est à nouveau exilée durant l’occupation et sera restituée à l’association au début des années 1990.
Le tabernacle : vient de Louannec, c’est une récupération avec les gradins sur un site religieux détruit.
Statue de Saint Iltud (aussi Iltut) : Elle est posée sur un piédestal de la première chapelle. Elle semble être d’origine et tout à fait à sa place avec la proximité de l’ancien oratoire qui lui était dédié ; Fêté le 8 novembre, il est un contemporain d’Ambrosius Aurélianus et disciple de saint Germain d’Auxerre. Il est considéré comme un des grands saints du monde celtique du 5ème siècle. Il est, selon les spécialistes de la christianisation de la Bretagne, le maître à penser des saints fondateurs de la Bretagne Nord comme Saint Samson, Saint Tugdual ou Saint Paul Aurélien.
Saint Joseph : est une statue offerte par le couple Marquer de Penvern en 1913.
Saint Jean Baptiste : statue également offerte par Mademoiselle Catherine Le Bonniec, toujours en 1913.
Saint Goumar : statue achetée par un monsieur Picard au nom du recteur de l’époque (1913 !).
La pierre qui forme la table d’autel est la même que celle de l’ancienne chapelle, elle porte à ses quatre angles les quatre croix de consécration.
Le grand christ qui surmonte le tabernacle a été offert par le fameux monsieur Bougon en 1913. Alors que la cloche est un don du percepteur selon le registre paroissial !
Nos rares sources nous les devons aux travaux de Nicole Chouteau et d’Yvon Le Vaou qui avaient « épluchés » les registres paroissiaux de l’époque. Un grand merci à eux !
